Merci Jeanne de m'avoir soufflé ce thème, il me manquait un fil rouge cette année, de quoi me dérouiller l'esprit et de la diversité dans ma pile pour les vacances qui est prête deux mois avant l'heure. J'avais plutôt misé sur humour, aventure et légèreté pour cet été. Mais je fais déjà ça tous les étés.
La force de vivre, c'est le thème des prépas pour l'année prochaine. Je crois bien que j'avais terminé mes études, ou au moins que j'étais à la fac quand j'ai entendu parler des classes prépa. Je veux voir ce qu'on y lit, à défaut d'avoir accès à ce qu'on y enseigne. Et puis c'est une liste. Une petite liste de petits livres. Nietzsche à glisser entre Pratchett et le Trône de fer.
Je ne pouvais pas résister à un thème comme celui-ci. Je ne sais pas qui choisit, mais ils ont dû bien rigoler pendant le brainstorming :
" Et si on leur faisait un lot mort, dépression et pensées suicidaires ?
- Ah oui ! apocalypse, memento mori, vanités et tout ça... bien fait pour ces petits insouciants de 20 ans. (Et les moins jeunes qui vont l'enseigner?)
- Parfait. On va juste revoir un peu le titre par contre... "
Vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'il y a du sarcasme dans la formulation de ce thème, car s'il y a bien une chose qui ne nécessite pas spécialement d'effort (force / effort j'ignore s'il y a un lien étymologique, mais ça pourrait), c'est de vivre. ça arrive sans qu'on ait rien demandé. ça se poursuit de façon instinctive. En général il faut plutôt se donner du mal, moralement ou physiquement pour y mettre fin.
Je vois la vie comme un état plutôt naturel de stabilité, auquel tout ramène. Détruisez tout, brûlez tout, attendez un peu et les tardigrades et les fourmis seront bientôt de retour. Voire ne seront jamais partis. La vie est le système au repos et les forces, en physique, sont des entités qui viennent perturber cette stabilité.
Toutefois, je reconnais que l'animal humain est particulier. Il est conscient de la mort. La conscience rend ce qui était jusque-là instinctif inutilement compliqué. L'être humain est le Picasso de l'art de la prise de tête. D'autant qu'ironiquement, une bonne part de ce qui vient pourrir (l'envie de / la capacité à) vivre de l'espèce est de son propre fait : inégalités sociales et économiques, catastrophes industrielles, armes biologiques, pollution, harcèlement, violences. Très peu nombreux sont les cadres de France Télécom à avoir été dévorés par des tigres.
Si vous n'avez plus la force de vivre, quelque chose ou quelqu'un vous l'a ôtée. Si c'est accidentel, patientez un peu, ça va revenir. Si c'est sciemment et avec l'idée que ça devrait durer, alors ce quelqu'un va aussi vouloir éviter une paire de baffes en retour quand vous aurez identifié le coupable. Pour l'éviter il peut alors tenter de vous faire penser : qu'il n'y a pas de problème ou que le problème vient de vous ou que ça n'est pas un problème mais une chance unique de vous dépasser.
Je vois donc deux choses que l'on peut déguiser sous cette appellation de "force de vivre" :
1. Les efforts que nous déployons pour éviter de penser qu'on va mourir ou souffrir durablement.
Appétence limitée pour les questionnements sérieux, surdité aux problèmes, mise en tête de gondole du carpe diem. Il faut bien toute cette expérience maturée au fil des siècles pour jouer sereinement à colin-maillard au bord du précipice écologique.
2. Quand on arrive à court d'imagination en 1. et que ça devient trop imminent ou flagrant, les stratégies de manipulations qui visent à nous faire penser que cela sert une noble cause.
Le religion fait ça très bien. Et à ses trousses tout un tas de petits concepts qui ont fait leurs preuves. L'héroïsme, l'abnégation, le sens du devoir ou de la patrie, bien utiles pour tirer contre un autre gars qui ne nous a rien fait personnellement, aller sans masque soigner des maladies mortelles, ou pomper de l'eau avec un petit seau à Fukushima. Et la liste peut s'allonger. La parentalité, par exemple, est un ressort connu quand on veut convaincre quelqu'un de continuer un peu sur un chemin merdique : "pense à tes gosses". (directement plagié en "bien de l'élève" par l'éducation nationale pour faire faire à ses enseignant·es tout un tas de trucs gratos en dehors de leur V.S.)
J'ai donc fort hâte de voir ce qu'on vend sous cette appellation qui me semble trop souvent apparentée à de la vente d'air en flacon ou à de la manipulation. Si l'idée était de parler de bonheur de vivre, de prairies ensoleillée et de pensée positive, il fallait mettre Gounelle et psychologie magazine dans le corpus.
Je vois d'avance le point faible de ma position actuelle. C'est Hugo. Hugo qui a perdu sa fille - je ne spoile personne il a la fille morte la plus célèbre de l'Histoire... Ah ah, Sound ! Et là, il n'en faut pas de la véritable force de vivre, pour surmonter la perte d'une personne aimée ? Tu la vois venir, l'écriture salvatrice ? Tu peux aussi faire la maligne avec ça et dire que tu n'y crois ?
- ...
Voilà pour l'état des lieux avant les lectures. Au boulot, moi !