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L'histoire sans flingue

alice zeniter,je suis une fille sans histoire,essai,aux frontières du réelJe suis une fille sans histoire, Alice Zeniter

Un vrai plaisir que ce petit essai qui s'est glissé pile dans ma pause déjeuner, avec tout ce qu'il faut d'intelligence, de pédagogie, de convictions féministes et d'humour pour éclairer le reste de ma journée!
Sur la piste principale on est en quête de ce qui fait un bon récit, en s'appuyant sur Aristote, le schéma narratif ou la sémiologie(tout en douceur, vous inquiétez pas) et sur les chemins de traverse on en profite pour s'interroger sur l'éviction des femmes de ces récits, l'importance du discours politique ou le lien qu'entretiennent le réel et la fiction.

Je résiste (difficilement, vraiment, j'en bave. Vous ne voyez jamais comme j'en bave, quand j'écris et que j'efface sans cesse.) à l'envie de tout paraphraser et de tout ponctuer avec des "mais oui", "bien sûr", "je suis d'accord!".

C'était juste trop court.

Je prolonge en discutant mes passages préférés (c'est facile de trouver dans n'importe quel livre mes passages préférés : Les trucs qui me laissent sur ma faim. Les trucs qui me perturbent. Les histoires d'amour avec rien que des filles.)

"Un homme / qui fait des trucs / de préférences violents."

Un homme. Comment s'est faite cette bascule ?  Parce que le chasseur barbu et poilu qui brandit sa lance devant le mammouth, ça n'a même pas 200 ans d'âge. C'est parce que le patriarcat était solidement installé quand on a commencé à étudier la préhistoire qu'on a longtemps mégenré de nombreux squelettes (des bijoux ou de la vaisselle, c'est une femme, des armes ou des tas d'offrandes qui montrent l'importance de la personne, c'est un homme. CQFD)  et il semble aujourd'hui établi que le dimorphisme femme petite / homme grand n'est pas attesté à la préhistoire, les femmes chassaient probablement à l'égal des hommes, c'est plus tard que le fossé s'est creusé, quelque part avant Aristote. J'ajoute qu'il a été montré que les peintures rupestres étaient autant l'œuvre des femmes que des hommes. On avait le premier rôle dans l'action, on avait le média pour le récit... Bordel mais où ça a merdé, ensuite??

Ce syndrome de la Schtroumpfette m'interpelle, une nana pour un tas de mecs, dans les livres, dans les films, c'est vrai que c'est souvent comme ça. Et d'un strict point de vue évolutionniste...

Mettons qu'un spécimen mâle est particulièrement réussi. C'est avec lui que toutes les femelles veulent se reproduire. Il est occupé avec une autre. Zut. Bon. J'attends 10mn (20mn? Une heure ? Excusez mon peu d'expérience) et mon vœu est exaucé.

Inversement, avec la femelle très convoitée, qui est occupée avec un collègue. Zut. Bon. J'attends 5mn (là je suis sûre de mon coup) et hop mon vœu est exaucé ? Que nenni, produits de l'ère contraceptive que vous êtes ! Je ne parle pas de câlins sous la couette, mais de transmission de patrimoine génétique. C'est un ou deux ans, qu'il faut attendre : la mise bas + l'allaitement, quand on a raté le coche.

Alors je pense qu'assez primitivement, les hommes se sentent tout à fait comme des Schtroumpfs, en compétition pour les femmes, qui ne sont pas rares en nombre, mais en disponibilité. Mais ce n'est pas une excuse, on aurait dû faire des albums de Schtroumpfs qui font des trucs, des albums de Schtroumpfettes qui font des trucs et un seul album où ils se mélangent. Et ne leur demandez pas de s'occuper de Gargamel ce jour-là.

Revenons à nos mammouths. Les femmes avaient l'embarras du choix. Donc elles choisissaient le plus costaud. Donc évolution en taille des hommes au fil des générations, jusqu'à ce qu'ils s'imposent par la force...

... Si c'est par la force qu'on s'impose. Je renvoie à Sapiens, lecture intéressante. Et à Ulysse. Et au combo "le cerveau de l'équipe/les gorilles débiles" , qui est lui aussi un topos, non ? Je ne suis pas convaincue que l'appétence soit vraiment pour la violence.

Moi aussi je veux jouer avec les récits de chasseurs/cueilleurs!

Je suis une chasseuse. Je vois un lapin, je lance ma lance, je mets le lapin mort dans ma brouette. J'avance, je vois un lapin, je lance, brouette ainsi de suite et adieu le prix Goncourt.

Je suis un cueilleur. Une airelle. Des animaux traversent au pas de course la clairière. Une autre airelle. Le sol gronde (et le ciel aussi, allez). Et paf un éclair qui manque de me tomber sur le coin de la tronche (vla pour la crainte). Et pouf la terre s'ouvre et ma voisine tombe dans la faille (vla pour la pitié).

C'est la violence qui fonctionne comme récit, au sens du sang, de la guerre? Ou le danger, la peur pour la vie?

Il y avait peut-être juste plus de mammouths que de tremblements de terre ?
David et Goliath c'est vieux aussi. Force et ruse se partagent assez bien la littérature. Vaut mieux être le type qui a la mallette de billets, plutôt que celui qui a mis la baffe pour la récupérer avant de vous la filer. 
Je suis perturbée par la place du culte de la violence et de la domination par la force. Je botte en touche. Je n'ai jamais lu Ursula Le Guin et plus on me la cite, plus je la devine au-delà de moi, le genre de texte pour lequel il me faudra un marchepied. 

J'ai gardé pour la fin la principale qualité de l'essai, son engagement, son ton positif, tourné vers l'action et le futur. Je pense aussi que les récits sont des armes. J'ai toujours rêvé d'écrire des discours politiques.

La fiction précède le réel, non ? Ce qui est dit précède l'action. La théorie, la pratique. La sérénade, le balcon.*4 

Je définirais bien le réel comme le film qu'on tourne à partir du scénario dominant. 

 

*1 - Avoir un signifiant qui contient "Zenit"(h) et vouer un culte aux notes de bas de page, je trouve que ça pose l'ambiance.

*2 - "Notes de bad pages", c'était ma seconde option pour le titre de l'article. C'est tellement rare quand j'en ai deux que ça vaut la peine d'être souligné.

*3 - Une pensée émue pour Hollande, qui s'est vendu comme un Gouda, alors qu'il aurait dû se présenter Camembert ou Maroilles, je suis d'accord, Mme Zeniter, je suis d'accord! L'emballage fait tout. Le récit fait tout. 

*4 - (C'est ma dernière, promis). Souvenir d'une conversation de machine à café, que T., qui a raison sur tout en terme d'écologie, conclut en disant qu'il ne peut pas faire d'enfant, même s'il aimerait bien, peut-être, mais ce ne serait pas raisonnable. Je lui ai répondu qu'après avoir entendu ça, je préfèrerais que la terre soit peuplée de ses descendants à lui, je me sentirais moins mal barrée. Les décroissants doivent penser à ne pas décroitre trop vite, sinon ils vont juste disparaître et laisser la place aux autres.

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